thylo.be

The Rehearsal

Nathan Fielder propose à de vraies personnes de répéter les moments difficiles de leur vie : il reconstruit les lieux à l'échelle un, engage des acteurs pour jouer leurs proches, et fait rejouer la scène jusqu'à ce qu'elle soit maîtrisée. Pour y arriver, il dessine l'arbre des réponses possibles de l'interlocuteur et répète chaque branche : une arborescence de dialogue construite en dur, dans un entrepôt, avec le budget d'une chaîne câblée.

Année
2022
En ligne
https://www.hbo.com/the-rehearsal
Par
Nathan Fielder
Catégories
Documentaire, Fiction
Concepts
Structure Embranchements (Arborescent)
Le visage impassible de Nathan Fielder apparaît dans le hublot d'un avion, sur un fond gris uni, à côté du titre en gros caractères noirs.
HBO

Pourquoi c'est inspirant

L'arbre de dialogue est bâti en taille réelle. Un homme doit avouer à une amie qu'il lui a menti sur ses diplômes. Fielder reconstruit à l'identique le bar de Brooklyn où la conversation aura lieu, engage une actrice qu'il fait travailler d'après une observation de la vraie personne, et affiche l'arborescence des réponses qu'elle pourrait faire, et fait répéter chaque branche. Ce qu'un auteur de narration interactive dessine dans un éditeur de nœuds, le programme le construit en décor, en acteurs et en semaines de tournage. On y voit ce que coûte réellement une Structure Embranchements (Arborescent).

L'explosion combinatoire, filmée. Chaque réponse anticipée en appelle deux autres, la préparation ne se termine jamais, et l'arbre reste nécessairement incomplet. Puis la vraie conversation a lieu : elle quitte le chemin prévu en moins d'une minute. On y voit les limites d'un arbre, et pourquoi la mémoire d'un récit gagne souvent à passer du chemin parcouru aux faits acquis, comme dans une structure à état.

Répéter, c'est recharger une sauvegarde. Le geste que le programme applique à la vie réelle est un réflexe de joueur : rejouer la scène jusqu'à ce qu'elle sorte bien. La rejouabilité, gratuite dans un jeu, se paie ici en entrepôts et en cachets, et le contraste rend visible ce qu'on ne remarque plus à l'écran : une seconde tentative n'est jamais la même, parce que le savoir accumulé par les précédentes change celui qui rejoue.

Le dispositif finit par se retourner sur son auteur. À force de répéter la vie des autres, Fielder répète la sienne, puis engage quelqu'un pour le jouer, lui, sur une réplique de son propre plateau. La question « qui est en train d'être manipulé » cesse d'avoir une réponse stable. La saison 2, en 2025, garde la méthode et change de cible : répéter les échanges de cockpit qui précèdent les catastrophes aériennes, pour montrer qu'un copilote n'ose pas contredire son commandant. Fielder finit par piloter un avion de ligne pour de bon.

La bande-annonce de la première saison, publiée par HBO.

Ce qui coince

La série n'est pas interactive et ne se présente pas comme telle. Elle est ici pour sa méthode : une arborescence de dialogue préparée avec des moyens démesurés, et le moment précis où elle ne tient plus. La leçon vaut pour n'importe quel projet à embranchements, y compris ceux qu'on programme.

Le programme fabrique aussi le problème qu'il prétend examiner. La détresse d'Angela, la confusion des enfants acteurs, la gêne des participants : le dispositif les produit, puis les diffuse. On peut trouver ça brillant et refuser de le défendre.

Le montage garde la main sur tout. On ne voit que ce que Fielder a décidé de garder d'un tournage où il tenait à la fois le rôle, la caméra et le contrat. Ce documentaire sur la manipulation est lui-même entièrement manipulé : c'est le sujet, et c'est aussi l'angle mort. En cours, il se montre par extraits, suivis de la question, et pas seulement pour faire rire.